« L’art est le plus court chemin de l’homme à l’homme », écrivait André Malraux. Gabriel Lemaire Sicre cite la phrase dans son livre, et ajoute aussitôt qu’il n’a pas emprunté le chemin le plus direct. Il a raison. Entre l’enfant qui grandit au milieu des tableaux de ses aïeux et l’homme qui repeint des machines de mégisserie dans une usine du Tarn, il y a une vingtaine d’années d’informatique, un déménagement de six cents kilomètres et une décision prise tard.
Voici cette histoire, racontée avec ses mots quand ils sont les plus justes.
Une famille d’entrepreneurs, et de peintres
Il est né dans une famille d’entrepreneurs. Son père et sa mère dirigeaient en région parisienne une entreprise d’une cinquantaine de personnes. La valeur travail y était, selon sa propre formule, vénérée.
Mais il y avait aussi les tableaux. Deux de ses arrière-grands-parents étaient peintres, dont Albert Cadix (1853-1925), dont un village franc-comtois est resté dans la maison familiale. Gabriel Lemaire Sicre en parle sans complaisance : de très bonne facture, mais en retard d’un train sur les contemporains entrés, eux, dans l’histoire de l’art. Un oncle tenait une galerie à Paris, un autre était inventeur et a remporté le concours Lépine.
Dans la maison, les murs étaient donc couverts de peintures, celles des aïeux et celles achetées à l’oncle galeriste. Vivre avec des tableaux accrochés n’avait rien d’exceptionnel, c’était l’état normal des choses. Cette phrase explique beaucoup : l’art n’a jamais eu, pour lui, le statut d’un événement. C’était un décor familier, et donc un territoire praticable.
Vingt ans d’informatique
Au départ, il a été informaticien. Ce n’était pas un choix par défaut mais une passion, pour un métier qui promettait, au début des années 1980, de changer le monde. Il y a construit des projets de gestion de bases de données, à l’écoute directe des utilisateurs, avec le plaisir d’apporter des solutions concrètes à des besoins réels.
Il a exercé une vingtaine d’années, puis il est parti. Sa raison, telle qu’il la formule, mérite d’être lue deux fois : libérer les humains de tâches fastidieuses était une noble quête, l’infantilisation des utilisateurs et la course infinie au progrès technologique n’en étaient pas une. Au bout d’une quinzaine d’années, il estimait n’avoir plus rien de neuf à proposer dans ce domaine.
Ce passé n’est pas une parenthèse à oublier avant de parler de l’artiste. C’est un outil de travail. L’informatique apprend à décomposer un ensemble en fonctions, à nommer chaque organe, à suivre les flux. C’est exactement le regard qu’exige une machine industrielle démontée : voici le bâti, voici la transmission, voici l’organe de travail. Ce regard là, il l’a acquis devant des systèmes de gestion, et il le pose aujourd’hui sur des presses et des lisseuses.
Autodidacte, complètement
Il a achevé ses études à dix-neuf ans, et il dit lui-même que c’était trop tôt pour avoir reçu un enseignement approfondi. Il s’est formé en achetant des quantités de livres d’art. Il n’a pas pris de cours de dessin, n’en voyant pas la nécessité pour ce qu’il avait à réaliser.
Toute sa vie, dit-il, il s’est débrouillé avec les moyens du bord, avec une intelligence pratique, pour faire avec ce qu’il avait sous la main. Il ajoute une remarque qui en dit long sur sa méthode : il a toujours trouvé des objets originaux que les autres ne trouvaient pas. Pour un photographe, précise-t-il, ne pas avoir de chance est une faute professionnelle.

Le père, la mère
Son père était autodidacte comme lui. Outre sa fonction de dirigeant, il était juge au tribunal de commerce de Versailles. Un collègue lui fit un jour remarquer qu’il avait une drôle de façon d’écrire. La réponse est restée dans la famille : c’est mon style, c’est moi, montre moi le tien. L’interlocuteur, note son fils, fut aplati.
Gabriel Lemaire Sicre parle de ce père avec une admiration qui n’a jamais cherché à rivaliser. Se sentant incapable de faire ce que son père faisait, il a choisi son propre chemin. La reconnaissance est venue tard, et elle est venue par un tableau : son père a voulu accrocher au-dessus de son lit celui qu’il a lui même intitulé La Fête.
Le père est mort en 2011, avant la réalisation du Paradis des Machines. C’est de sa mère, dit-il, qu’il tient ses dons artistiques. Elle a toujours été une force à ses côtés et l’une de ses premières admiratrices, et elle est convaincue que le père aurait été très fier.

Août 2013, le départ
En août 2013, il décide de quitter la banlieue parisienne. Il cherche sur internet un bâtiment de grande surface dans le Sud de la France, et il arrive à Graulhet, dans le Tarn, devant une usine construite en 1955, à réhabiliter.
Le bâtiment est totalement vide. Aucune machine à l’intérieur : entre la fin de l’activité industrielle et son arrivée, le lieu a servi de dépôt vente pendant trente ans. Tout ce qui s’y trouve aujourd’hui, il l’a cherché, acheté, transporté, nettoyé et peint.
En 2018, il découvre que le logo de la Manufacture tarnaise des vêtements de cuir, installée là avant lui, ressemble à l’écriture picturale qu’il avait développée des années plus tôt, ailleurs. Il en tire une conclusion simple : il était à sa place. Sérendipité, magie, ou les deux.

Ce que cette histoire explique
On comprend mieux, en la connaissant, ce que l’on voit à Graulhet. Le goût des systèmes vient de l’informatique. La rigueur du chantier et le respect du travail viennent de la famille. Le rapport tranquille au tableau vient des murs de l’enfance. Et l’idée qu’un patrimoine abandonné puisse être adopté pour transmettre autre chose vient d’un homme qui se définit, dans son livre, comme un héritier.
Il en donne lui même la formule la plus courte : son travail relève de l’alchimie, l’art de transformer le vil métal en or.
Pour la suite de l’histoire, lire comment il est venu à la peinture, puis ce qu’il cherche avec les machines. Ses œuvres sont réunies dans son catalogue.