Comment Gabriel Lemaire Sicre est venu à la peinture

Avant les machines, il y a la couleur. C’est l’ordre réel des choses, et il est important de le rétablir : Gabriel Lemaire Sicre est peintre avant d’être le constructeur du Paradis des Machines. La plupart de ses tableaux ont été réalisés avant son arrivée à Graulhet, en 2013. Les machines ont ensuite accaparé presque tout son temps.

Sa rencontre avec la peinture, il la résume en une phrase : la volonté de dépasser l’univers informatique dont il vivait les limites, vers quelque chose de plus riche, par une pulsion vers la couleur.

Le contreplaqué et la projection

Tout a commencé avec de la peinture projetée sur de grandes plaques de contreplaqué. Il emploie un mot précis pour décrire le résultat : magiques. Ces plaques révélaient de véritables tableaux.

Deux décisions sont déjà prises dans ce geste, et elles ne bougeront plus.

La première est le support. Le contreplaqué n’est pas une toile. C’est un panneau industriel, rigide, fabriqué en série pour autre chose. Poser de la couleur dessus, c’est déjà travailler sur un objet que l’industrie a produit. Neuf ans plus tard, il posera de la couleur sur des presses et des lisseuses. Le principe est le même, le support a seulement pris du poids.

La seconde est la couleur elle même. Elle est projetée plutôt que déposée, et elle sort du pot. Cette règle vaut encore aujourd’hui pour ses machines : les couleurs sont toutes d’origine, non mélangées, ce qui permet de restaurer une œuvre si la teinte se fane ou si une rayure survient. Une contrainte de peintre est devenue une garantie de conservation.

Une pensée mosaïque

Parallèlement à ce travail, il a construit une œuvre de mosaïques. Là encore, sa formule vaut mieux qu’un commentaire : ce qu’il peint et ce qu’il écrit, c’est lui, une personnalité mosaïque, une pensée non linéaire, aux couleurs acidulées et aux contours bien tranchés.

Qui regarde ses tableaux voit exactement cela. Des zones franches, séparées par des cernes nets, qui ne se dégradent pas les unes dans les autres. Aucun brouillard, aucun dégradé de complaisance. Chaque couleur occupe son territoire et le défend.

En 2009, il peint une mappemonde carrée où s’articulent, dit il, sa structure et son dynamisme, entourés de sa chair, symbolisée par le rouge. C’est un autoportrait qui ne montre pas de visage.

Mappemonde, tableau carré de Gabriel Lemaire Sicre peint en 2009
Mappemonde (2009), 92 x 92 cm. Sa structure et son dynamisme entourés de rouge, la couleur de la chair : un autoportrait sans visage. Voir l’œuvre

Bach, l’équilibre, et un roi couché

La musique n’est pas un à côté. Il joue du piano, essentiellement Bach, qu’il tient pour une source d’enseignements infinie. Et il en tire une définition de son propre travail : la musique est une recherche de l’équilibre des sons, et cette quête de l’équilibre et de la justesse est l’un de ses moteurs.

Il pousse la comparaison jusqu’à une expérience concrète. Un tableau de 2016 représente un roi lorsqu’on le regarde verticalement, et une partition de musique lorsqu’on le bascule à l’horizontale. Sa conclusion : il n’y a pas de différence. Dans les deux cas, on voit des forces qui s’équilibrent harmonieusement pour faire naître une autre réalité.

Il ajoute, et c’est essentiel pour comprendre son travail, que ce tableau n’est pas le résultat d’une théorie échafaudée à l’avance. Il l’a lu et compris ainsi bien plus tard. Rien, chez lui, ne commence par un concept.

Les femmes, les fleurs, les enfants

Les sujets de ses tableaux reviennent avec une régularité tranquille : des femmes, des fleurs, des enfants qui jouent, des maternités. Et il raconte comment ils se transforment les uns dans les autres. Les fleurs, dit il, c’est comme les femmes : il commence parfois un tableau pour réaliser un bouquet et, en le renversant, cela produit une femme.

Cette phrase décrit une méthode entière. La forme n’est pas décidée puis exécutée, elle est trouvée en cours de route, souvent en changeant le tableau de sens. Exactement comme une boîte de vitesses posée sur son flanc devient une madone.

Maternité, tableau de Gabriel Lemaire Sicre, 110 x 90 cm
Maternité, 110 x 90 cm. Le tableau qu’il cite pour expliquer qu’un bouquet renversé peut devenir une femme. Voir l’œuvre

Ces tableaux sont publiés dans son catalogue avec le reste de son travail, et ils méritent d’être regardés dans cet ordre. Ce ne sont pas des œuvres de jeunesse à excuser avant d’arriver aux machines, c’est le laboratoire où s’est mis au point tout ce qui suit : le contour tranché, la couleur pure, l’équilibre des forces, le sujet trouvé plutôt que programmé.

Enfant qui joue, tableau de Gabriel Lemaire Sicre, 150 x 70 cm
Enfant qui joue, 150 x 70 cm. Contours tranchés, couleurs acidulées, aucun dégradé : la langue picturale est déjà en place. Voir l’œuvre

Ce que la peinture a donné aux machines

Quand il arrive devant sa première machine, sur un parking de Graulhet, il ne découvre pas la couleur. Il a déjà une langue picturale, une palette, un rapport au support industriel et une méthode de recherche par tâtonnement.

Il ne reste qu’à changer d’échelle et de matière. Ce sera l’affaire de dix ans de travail, et c’est l’histoire que raconte sa recherche autour des machines. Pour son parcours et sa famille, lire sa biographie.

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