2017, perdre son dojo et son atelier le même jour

Il y a des dates qui coupent une vie en deux. Pour Pierre Le Caër, c’est le 13 août 2017. Ce jour-là, le Dojo de la Chapelle ferme après vingt-huit ans d’activité, et avec lui l’atelier et la salle d’exposition qui occupaient la même cour du dix-huitième arrondissement. Il a soixante-dix ans.

Ce qui existait là

Le Dojo de la Chapelle, 21 rue de la Chapelle, ouvre en 1989. Il y enseigne sept jours sur sept. En 2003, il investit des locaux voisins et crée l’association le Croisement des Arts, présidée successivement par Michel Brugnon puis par Gérard Morel. La salle d’exposition qui en résulte reste ouverte une douzaine d’années.

Autrement dit, au fond d’une cour parisienne, il y avait un club de judo, un atelier de sculpture et un lieu d’exposition, tenus par la même personne. C’est plus rare que ça n’en a l’air.

Cinq ans de négociations

Le projet immobilier qui remplace le dojo est voté par la mairie de Paris en 2013. Suivent cinq années de discussions avec le bailleur social en charge du projet.

Il en parle à la presse de quartier sans détour :

« Après cinq ans d’âpres négociations et une guerre d’usure menée par le bailleur social en charge du projet immobilier qui remplacera le Dojo, je vais prendre ma retraite, mais le club est condamné et je regrette la tournure prise par les évènements car une solution de relogement eût été possible ; mais la volonté politique a fait défaut chez les acteurs du projet et la mairie. »

Et sur ce que cela représente pour lui :

« Notre petite communauté humaine se retrouve à la rue ; pour moi c’est une page de ma vie qui se tourne après m’être consacré au club sept jours sur sept et avoir réinvesti mes bénéfices dans le Dojo depuis 1989. »

Ce que perd un artiste avec son atelier

Un atelier n’est pas un local. C’est un stock de matière accumulée pendant vingt ans, des outils installés à la bonne hauteur, un voisinage qui accepte le bruit, et une adresse où les gens savent qu’ils peuvent passer.

Frégate, Pierre Le Caër | ARTDELION
Frégate, Pierre Le Caër. Taillée dans la tôle d’un chantier naval : une matière que l’on ne retrouve pas ailleurs à l’identique. Voir l’œuvre

Pour un sculpteur qui travaille de matière trouvée, il y a plus grave encore : perdre son territoire de collecte. Les ferrailles du dix-huitième arrondissement, les chantiers, les rues, les rebuts qui alimentaient trente ans de production ne se retrouvent pas ailleurs à l’identique.

Le déménagement

Il repart en Bretagne, à Ploudalmézeau, dans le Finistère nord. Un grand hangar fermier de sept cents mètres carrés couverts, qui sert à la fois d’atelier et de logement, face à la mer d’Iroise. Il en parle avec une lucidité tranquille : « Magnifique région, certes un peu austère. »

Sept cents mètres carrés au lieu du fond de cour parisien. Ce n’est pas un repli, c’est un changement d’échelle.

Ce que le déplacement a produit

La suite lui donne raison, et c’est peut-être le plus intéressant de l’affaire. Le travail ne s’arrête pas, il change. La pierre prend une place qu’elle n’avait pas, le bois et la végétation entrent dans les assemblages, la mer et la côte deviennent des sujets. Le basculement des matériaux est daté par cette éviction.

La Silhouette, Pierre Le Caër | ARTDELION
La Silhouette, Pierre Le Caër. Après le déménagement, le travail ne s’arrête pas, il respire autrement. Voir l’œuvre

Une série entière naît ensuite du confinement de 2020. À plus de soixante-dix ans, dans un hangar breton, la production continue.

Une question plus large

Cette histoire n’est pas seulement la sienne. Elle pose la question des ateliers d’artistes dans une ville qui se reconstruit sur elle-même. Un atelier occupe de la surface, fait du bruit, produit de la poussière et rapporte peu au mètre carré. Il perd donc à peu près systématiquement l’arbitrage foncier.

Le journal de quartier qui a couvert la fermeture parlait d’un gâchis et d’une grosse perte pour l’arrondissement. Neuf ans plus tard, la formule tient toujours.

Voir les œuvres

Les œuvres des deux périodes, parisienne et bretonne, figurent dans le catalogue complet, 137 pièces réparties en six ensembles. Son rapport au judo éclaire ce que le dojo représentait, et l’atelier de Ploudalmézeau se visite sur rendez-vous, par le contact.

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