Tatemono, ce qui tient debout

Il y a un mot, dans le vocabulaire de Pierre Le Caër, qu’on ne trouve dans aucun texte de critique d’art à son sujet. C’est lui qui l’emploie, et il vient du Japon, où il a passé trois ans à partir de 1968. Ce mot est tatemono.

Deux syllabes, une définition

L’artiste en donne lui-même la traduction : tate, se tenir debout, et mono, l’objet. Un tatemono est donc un objet qui se tient debout. Rien de plus, et c’est justement ce qui rend le mot précieux.

Une variante circule dans un texte critique de 2001 : tate y devient se tenir en équilibre. Les deux traductions ne disent pas exactement la même chose, et cette hésitation est peut-être la meilleure porte d’entrée dans son travail. Se tenir debout est un état. Se tenir en équilibre est une action continue, quelque chose qui pourrait cesser.

Ses sculptures sont exactement entre les deux.

Pourquoi un mot japonais

Pierre Le Caër n’est pas venu à la sculpture par les Beaux-Arts. Il y est venu par le judo, discipline qu’il a pratiquée et enseignée au plus haut niveau avant de tenir sa première pièce. Le Japon n’est pas pour lui une référence esthétique lointaine, c’est un séjour de trois ans, une langue entendue tous les jours, une pratique corporelle apprise sur place.

Quand il cherche un mot pour désigner ce qu’il fabrique, il ne va donc pas le chercher dans l’histoire de la sculpture occidentale. Il le prend là où il a appris à tenir debout.

Ce que le mot exclut

Un mot juste sert autant à écarter qu’à désigner. Tatemono écarte trois choses.

Il écarte l’idée de représentation. Un tatemono ne représente pas, il tient. Beaucoup de ses pièces portent des titres figuratifs, mais le titre arrive après, souvent en dernier.

Il écarte l’idée de socle comme support. Chez lui, le socle n’est pas ce qui permet à l’œuvre de tenir, c’est ce qui la fige quand elle tient déjà. Il le dit sans détour : « Pour ma part, j’aime l’équilibre, j’aime que l’œuvre suffise à sa stabilité et si je pose un socle c’est pour la figer définitivement. »

Il écarte enfin l’idée de composition décorative. Une pièce qui tient par miracle n’est pas jolie, elle est juste. « Quand une œuvre est équilibrée, elle possède déjà une grande part d’harmonie. »

Le doute comme méthode

Le passage le plus révélateur de ses propres textes est celui où il décrit ce qui se passe entre deux éléments et un troisième.

Rendez-vous, Pierre Le Caër | ARTDELION
Rendez-vous, Pierre Le Caër. Deux éléments qui se touchent et s’équilibrent : ajouter un troisième, c’est risquer de rompre ce qui tenait. Voir l’œuvre

« Mais deux, c’est beau, est-ce suffisant ? Un nouvel apport renforcera-t-il, affaiblira-t-il ? Le doute est là, l’équilibre peut être rompu. »

Ce n’est pas une coquetterie d’artiste. C’est une description technique de ce que fait un assemblage : chaque ajout est un risque physique, pas seulement esthétique. Une pièce de plus et la chose ne tient plus.

Un objet trouvé n’est pas une œuvre

Sur ce point il est catégorique, et cela distingue son travail de beaucoup de pratiques de récupération.

« Aussi belle soit-elle, toute seule et isolée, elle restera création de la nature ou du hasard, mais pas celle de l’artiste. »

Autrement dit : une pierre remarquable ramassée sur un sentier reste une pierre. Elle ne devient œuvre qu’au moment où elle est mise en tension avec autre chose, et où cette tension tient. Le geste de l’artiste n’est pas de trouver, c’est de faire tenir ensemble.

Comment le mot change ce que l’on voit

Essayez, sur une pièce quelconque de son catalogue. Ne cherchez pas ce que ça représente. Demandez-vous plutôt ce qui empêche l’ensemble de tomber, et à quel endroit précis cela se joue.

Ressac, Pierre Le Caër | ARTDELION
Ressac, Pierre Le Caër. Cherchez le point unique qui empêche l’ensemble de tomber : c’est là que se trouve l’œuvre. Voir l’œuvre

Presque toujours, il y a un point unique. Un axe, une soudure, un appui. Enlevez-le et tout s’effondre. C’est là que se trouve l’œuvre, et c’est pour ce point que le mot tatemono existe.

Pour aller plus loin

Le catalogue complet de Pierre Le Caër réunit 137 pièces. Les œuvres actuellement disponibles sont dans la boutique, et ARTDELION, l’agence qui le représente, répond aux questions par le contact.

EN
Retour en haut