Judo et sculpture, une seule discipline de l’équilibre

On présente souvent le parcours de Pierre Le Caër comme une reconversion : d’abord le judo, ensuite la sculpture. C’est inexact. Pendant vingt-deux ans, de 1995 à 2017, il a fait les deux le même jour, dans la même cour, et ce n’est pas un hasard de logistique.

Le judoka, dates à l’appui

Né à Brest le 7 mars 1947, il commence le judo en 1961 au Dojo Brestois, auprès de Claude Urvoy. Les résultats suivent vite : champion de France cadets en poids moyens et troisième au championnat d’Europe cadets en 1965, puis médaille de bronze aux championnats d’Europe juniors de Lisbonne le 2 avril 1967, en moins de quatre-vingts kilos.

Vient ensuite le départ. Trois ans au Japon à partir de 1968, quatre ans aux États-Unis, entre Reno et San Francisco. Il ouvre son premier dojo à Rennes en 1981, y reste huit ans, puis s’installe à Paris en 1989 et crée le Dojo de la Chapelle, dans le dix-huitième arrondissement.

Le même lieu, deux activités

À partir de 1995, l’atelier et le dojo se trouvent au fond de la même cour. Il passe de l’un à l’autre en traversant quelques mètres. Ses premiers spectateurs ne sont pas des collectionneurs mais ses propres élèves, et il le reconnaît avec une honnêteté rare : « Succès facile car il faut bien le dire, je les exposais le soir, à la buvette du club de Judo, aux regards de mes propres élèves. »

Un artiste plus soucieux de sa légende aurait tu ce détail. Lui le raconte, et il en dit long sur son rapport au métier.

Ce que le judo enseigne et que la sculpture demande

Trois choses passent d’une pratique à l’autre, et elles sont concrètes.

Le déséquilibre comme principe. En judo, on ne projette pas par la force, on utilise le moment où l’adversaire n’est plus sur ses appuis. Une sculpture assemblée fonctionne exactement ainsi : ce n’est pas la masse qui tient, c’est un point précis de report des forces.

La répétition. Un geste de judo s’apprend par milliers de répétitions, jusqu’à ce qu’il ne demande plus de réflexion. Il évoque de sa première vie « la précision du geste, le sens de l’équilibre, la patience de la répétition ».

Le refus de la démonstration. Il a gardé, selon la presse de quartier qui a couvert la fermeture de son club, l’esprit d’un judo éloigné de l’approche tout compétition. La même retenue se retrouve dans ses pièces : rien n’est spectaculaire, tout est tenu.

L’équilibre n’est pas une métaphore

Quand il parle d’équilibre, il ne parle pas d’harmonie au sens vague. Il parle de statique.

Hommage à Tristan Corbière, Pierre Le Caër | ARTDELION
Hommage à Tristan Corbière, Pierre Le Caër. Rien de plus que ce qui est nécessaire pour que la pièce se tienne : le reste a été retiré. Voir l’œuvre

« Pour ma part, j’aime l’équilibre, j’aime que l’œuvre suffise à sa stabilité et si je pose un socle c’est pour la figer définitivement. »

Une œuvre qui a besoin d’un socle pour ne pas tomber a échoué. Le socle vient après, pour immobiliser ce qui tenait déjà. C’est une exigence que peu de sculpteurs s’imposent, et elle explique la maigreur apparente de certaines pièces : il n’y a rien de plus que ce qui est nécessaire.

La boucle

En 2017, après vingt-huit ans, le Dojo de la Chapelle ferme et il retourne en Bretagne. Il enseigne aujourd’hui deux cours par semaine au Dojo Brestois, le club où il a commencé en 1961, auprès de Claude Urvoy, neuvième dan, qu’il décrit toujours sur le tatami.

Consolation, Pierre Le Caër | ARTDELION
Consolation, Pierre Le Caër. Chercher le point où les choses tiennent, sur le tatami comme dans l’atelier. Voir l’œuvre

Cinquante-six ans plus tard, au même endroit, avec le même professeur. Pour quelqu’un qui a passé sa vie à chercher le point où les choses tiennent, il y a là quelque chose de cohérent.

Voir les œuvres

Le catalogue complet réunit 137 pièces. Le mot qu’il emploie pour les désigner, tatemono, vient lui aussi du Japon. Les pièces disponibles sont dans la boutique, et l’agence répond par le contact.

EN
Retour en haut