Les machines du Paradis des Machines viennent toutes du même endroit et de la même industrie. Pour comprendre pourquoi elles étaient disponibles, il faut regarder ce qui s’est passé dans cette ville du Tarn. C’est une histoire de chiffres, et ils sont éloquents.
Mille ans de cuir, et une spécialité
Graulhet travaille la peau depuis très longtemps, le long de la rivière Dadou. La ville s’est spécialisée dans la basane, la peau de chèvre ou de mouton tannée aux extraits végétaux, qui servit jusqu’au dix-neuvième siècle à la couverture et à la reliure des livres.
Le système régional était réparti : Mazamet délainait et produisait le cuirot, la peau brute, et les mégissiers de Graulhet le transformaient en basane. D’où le titre revendiqué par la ville, capitale mondiale de la basane.
L’ascension
Un premier syndicat existe dès 1880, soit quatre ans avant la loi qui les autorise. En 1909 et 1910, la ville connaît une grève de cent quarante-sept jours, avec mille huit cents grévistes. Ce ne sont pas les chiffres d’un artisanat de village.
En 1930, on compte quatre-vingt-quinze mégisseries et trois mille cinq cents ouvriers. Les deux guerres apportent des commandes militaires. Entre 1945 et 1974, la ville emploie plus de quatre mille ouvriers dans la filière.
Dans les années 1950, une autre source recense cent seize usines tous secteurs et trois mille deux cents ouvriers. Les deux séries ne se contredisent pas, elles ne mesurent pas le même périmètre ni la même année.
Le sommet, puis la bascule
L’apogée démographique se lit dans les recensements. La commune compte douze mille soixante-treize habitants en 1968, quatorze mille quatre-vingt-dix-sept en 1975, son maximum.

Puis la courbe descend, régulièrement, pendant près de quarante ans. Treize mille cinq cent quarante-trois en 1982, douze mille six cent soixante-trois en 1999, onze mille huit cent quatre-vingt-dix en 2012, le creux.
Deux mille deux cents habitants perdus en trente-sept ans. C’est la trace démographique d’une mono-industrie qui recule, et c’est mesurable.
Ce qui a provoqué le recul
Le déclin s’installe à partir des années 1980, sous l’effet de la concurrence des productions chinoise, indienne et pakistanaise. Une industrie qui reposait sur un seul produit et une seule qualification n’avait pas d’amortisseur.
Les entreprises qui ont tenu l’ont fait par l’innovation. Le cuir stretch est mis au point à Graulhet dans les années 1990.
Aujourd’hui, et avec quelle définition
C’est ici qu’il faut être précis, parce que trois chiffres différents circulent et qu’ils sont tous exacts.
Douze mégisseries et cent quatre-vingts employés, si l’on compte la mégisserie au sens strict, depuis 2010.
Quatre-vingts entreprises et six cent cinquante salariés, si l’on compte l’ensemble de la filière cuir, maroquinerie et négoce compris. Avec six entreprises labellisées Entreprise du Patrimoine Vivant.
Environ soixante entreprises et cinq cents salariés dans une estimation plus récente et plus resserrée.
Ce qu’aucune de ces séries ne dit, et qui est pourtant vrai : Graulhet produit encore vingt-cinq pour cent du cuir français.
Et la démographie est remontée. Douze mille six cent dix-huit habitants en 2017, treize mille cent vingt-neuf en 2023. Mille deux cents habitants regagnés depuis le creux.
Ce que devient une usine vide
Quand une industrie passe de cent seize usines à une douzaine, les bâtiments restent. Une friche de mégisserie de deux mille mètres carrés, abandonnée depuis une vingtaine d’années, a par exemple été reprise en 2023 par un maroquinier local.

C’est le même mouvement qui explique la collection. Les machines qui n’ont pas été fondues sont restées sur place, dans des bâtiments vides et dans des dépôts d’ateliers de construction mécanique. Elles y étaient encore quand quelqu’un a décidé de les emporter.
Un signe reste lisible sur les façades de la ville, pour qui sait le voir : les motifs qui marquent l’étage des séchoirs à peaux.
Pour aller plus loin
Le catalogue complet réunit 163 œuvres. Le glossaire des machines explique ce que faisait chacune, et le processus de transformation raconte ce qui se passe entre la friche et le socle.