Gabriel Lemaire Sicre
Gabriel Lemaire Sicre a passé une vingtaine d’années dans l’informatique avant de consacrer sa vie à la couleur. Il peint, il assemble, il joue du piano. Depuis 2013, dans une ancienne usine de cuir de Graulhet, dans le Tarn, il construit une œuvre qui n’a pas d’équivalent, Le Paradis des Machines : des machines industrielles mises au rebut, démontées, nettoyées, peintes, et rendues à une seconde vie où elles ne servent plus mais signifient.
Un artiste avant les machines
Il naît dans une famille d’entrepreneurs. Ses parents dirigent en région parisienne une entreprise d’une cinquantaine de personnes. Deux de ses arrière-grands-parents sont peintres, un oncle tient une galerie à Paris, un autre est inventeur, lauréat du concours Lépine. Chez lui, on vit avec des tableaux aux murs, et cela n’a rien d’exceptionnel. Il achève ses études à dix-neuf ans, trop tôt, dit-il, pour avoir reçu un enseignement approfondi, et se forme seul, en achetant des livres d’art, sans jamais prendre de cours de dessin.
L’informatique, une passion puis une limite
Au début des années 1980, il choisit un métier qui promet de changer le monde. Il conçoit des bases de données, à l’écoute directe des utilisateurs, et y trouve un vrai plaisir de résolution. Il l’exerce une vingtaine d’années, puis l’abandonne. La libération des tâches fastidieuses était une noble quête, constate-t-il, mais l’infantilisation des utilisateurs et la course sans fin au progrès technologique n’en étaient pas une. Il n’avait plus rien de neuf à proposer dans ce domaine.
La couleur, par pulsion
Sa rencontre avec la peinture naît de la volonté de dépasser cet univers dont il vivait les limites. Tout commence par de la peinture projetée sur de grandes plaques de contreplaqué, qui révèlent, écrit-il, de véritables tableaux. Il mène en parallèle un travail de mosaïques. Il se décrit d’ailleurs comme une personnalité mosaïque, une pensée non linéaire, aux couleurs acidulées et aux contours bien tranchés. Il joue du piano, essentiellement Bach, en qui il voit une source d’enseignements infinis, et il aime rappeler qu’une partition n’est qu’un programme que l’on interprète : « Mes peintures ne sont en fait qu’un jeu où j’interprète en ajoutant la dimension couleur. » De cette période viennent les tableaux que présente aujourd’hui son catalogue, La Fête, Le Dragon qui crache son feu, Mappemonde, Roi, ainsi que les grands panneaux découpés du dernier chapitre.
Août 2013, Graulhet
Il décide de quitter la banlieue parisienne, cherche sur internet un bâtiment de grande surface dans le Sud de la France, et arrive dans le Tarn. Le lieu qu’il trouve est une usine de 1955 à réhabiliter, entièrement vide, sans une seule machine à l’intérieur. Entre la fin de son exploitation industrielle et son arrivée, elle avait servi de dépôt-vente pendant trente ans.
La ville explique l’œuvre
Graulhet fut une des capitales mondiales du cuir. Elle avait bâti sa réputation sur la mégisserie, la fabrication de cuir à partir de petites peaux, et sa croissance s’est poursuivie jusqu’au début des années 1970. Puis la crise de 1973 et d’autres facteurs ont enclenché le déclin d’une quasi-mono-industrie qui ne subsiste aujourd’hui que pour le luxe. C’est l’une des rares villes de France où l’on peut encore ressentir ce que fut l’urbanisme industriel du début du vingtième siècle, avec les usines et les habitations imbriquées, la maison du patron derrière l’atelier, séparée par une cour. « Il est une intelligence des villes qui permet que certaines choses puissent y advenir et nulle part ailleurs », écrit-il. De ce déclin est né son matériau : les machines étaient là, en nombre et à l’abandon, dans les friches et les réserves des ateliers de construction mécanique.
La première pièce fut une presse de vingt tonnes
Il la découvre en flânant, sur le parking d’un atelier de construction mécanique, et la décrit comme le plus imposant Pac-Man qu’il ait jamais vu. Le patron le regarde avec des yeux écarquillés : « Vous le voulez vraiment ? » L’affaire est faite. La machine avait échappé au ferrailleur parce que le poids du métal ne compensait pas le prix du transport vers la fonderie. La trouvant bien seule, il lui a fourni de la compagnie. Un gisement inouï et insoupçonné s’est ouvert, et une collection cohérente s’est constituée, dont il sait qu’elle ne pourra plus se reproduire.
La méthode, longue et minutieuse
Il faut d’abord retirer le cambouis, au petit couteau de cuisine, au liquide vaisselle et au tampon à récurer. « Pour arriver à l’instant de grâce, il faut passer par l’instant de graisse. » Les machines arrivent le plus souvent directement à leur place définitive, et tout le chantier de peinture se fait sur place, avec plusieurs couches d’apprêt. Les couleurs sont toutes d’origine, sorties du pot, choisies pour que l’œuvre puisse être restaurée si elle se fane. Certaines pièces pèsent plusieurs tonnes, et la couleur leur confère une légèreté qui fait presque disparaître leur masse.
Un signe, en 2018
Il découvre que le logo de la Manufacture tarnaise des Vêtements de Cuir, installée dans ces murs avant lui, ressemble à l’écriture picturale qu’il avait développée des années plus tôt. « J’ai compris que j’étais à ma place, et que peut-être nous sommes guidés. »
Ses inspirations, il les revendique
Les maîtres de l’art moderne d’abord, Robert et Sonia Delaunay, Fernand Léger, qui avaient peint les machines de leur siècle alors qu’elles tournaient encore. Lui les prolonge en partant des machines elles-mêmes, une fois mises au rebut. « On naît toujours de quelqu’un. » L’histoire de l’art ensuite, citée sans détour, avec un hommage à Ingres pour Angélique sauvée par Roger, une Korè grecque, une Vénus sans les bras, une Penseuse de Graulhet, et tout un panthéon égyptien. André Malraux enfin, dont Les Voix du Silence l’ont durablement marqué, et qu’il cite partout : « L’art est le plus court chemin de l’homme à l’homme. »
Cinq lectures possibles, qu’il propose lui-même : le jeu, la transmission, le musée, la métamorphose du monde jovien, celui du pouvoir, vers le monde jovial, celui de la gaieté franche, et enfin la quintessence. « L’homme n’est véritablement lui-même que lorsqu’il joue », rappelle-t-il après Carl Gustav Jung, et beaucoup d’ouvriers retraités lui ont dit avec humour que si les machines avaient été peintes ainsi de leur temps, ils auraient travaillé dessus avec plus de plaisir.
Aujourd’hui
Le Paradis des Machines occupe l’ancienne usine Breilhac, au 54 avenue Victor Hugo à Graulhet, un bâtiment élevé dans la confiance des Trente Glorieuses, quand on construisait pour durer. Le lieu se visite, et accueille les groupes. Gabriel Lemaire Sicre y travaille toujours, avec, dit-il, une chemise de comptable et un jean maculé de peinture. Il résume ainsi ce qui l’a mené jusque là : « J’ai fait mon parti que c’est la beauté qui sauvera le Monde. »
Aller plus loin
Le Journal consacre plusieurs articles à son travail : l’histoire d’un homme, comment il est venu à la peinture, sa recherche autour des machines, comment une machine abandonnée devient une œuvre, le glossaire des machines de mégisserie et l’histoire industrielle de Graulhet.
Voir et acquérir ses œuvres
Les pièces disponibles sont présentées une par une dans le catalogue, avec leurs dimensions, leurs matériaux et une notice écrite. Le prix est affiché, fixé avec l’artiste, identique pour tout le monde. Si c’est votre première acquisition, le guide de l’achat d’une sculpture contemporaine répond aux questions dans l’ordre. Pour une question précise, la page de contact est le bon endroit.