Avant Le Paradis des Machines

On commence toujours l’histoire de Gabriel Lemaire Sicre par la presse de vingt tonnes trouvée sur un parking. C’est le récit le plus frappant, et c’est aussi la fin d’une recherche, pas son début. Avant les machines, il y a une vingtaine d’années dans l’informatique, de la peinture sur contreplaqué, et un départ. Son parcours est raconté dans sa biographie, et ses débuts de peintre dans comment il est venu à la peinture.

Une première vie, ailleurs

Selon son propre récit, il a passé une vingtaine d’années dans l’informatique avant de consacrer sa vie à la couleur. Ce détail est plus important qu’il n’y paraît, et il explique une partie de ce que l’on voit aujourd’hui à Graulhet.

L’informatique est un métier de systèmes : on décompose un ensemble en fonctions, on nomme chaque fonction, on suit les flux. C’est exactement le regard que demande une machine industrielle démontée. Voici le bâti, voici la transmission, voici l’organe de travail. Un artiste venu du dessin verrait des volumes. Lui voit une architecture de fonctions, et il la peint comme telle.

La peinture, projetée

La première pratique n’est pas la sculpture, c’est la peinture. De la couleur projetée sur de grandes plaques de contreplaqué.

Danseuse, sculpture de Gabriel Lemaire Sicre, Le Paradis des Machines
Danseuse. Couleur sortie du pot, sans mélange, projetée sur un panneau de contreplaqué : le geste est déjà celui des machines. Voir l’œuvre

Deux choses sont déjà là, dans ce geste, et elles ne bougeront plus.

La première est le support. Le contreplaqué n’est pas une toile. C’est un panneau industriel, rigide, produit en série, sans noblesse. Peindre dessus, c’est déjà choisir de poser de la couleur sur quelque chose que l’industrie a fabriqué pour autre chose.

La seconde est la couleur pure. Elle sort du pot, sans mélange, et elle est projetée plutôt que déposée. La peinture n’est pas une matière que l’on modèle, c’est un événement qui arrive sur une surface.

Les derniers chapitres du catalogue réunissent ces tableaux du début. Ils sont publiés avec le reste, en entier, et ils méritent d’être regardés dans cet ordre : ce ne sont pas des œuvres de jeunesse à excuser, c’est le laboratoire de tout ce qui suit.

Ce que la peinture ne pouvait plus donner

Vient un moment où le format devient une limite. Une plaque de contreplaqué, même grande, reste une surface. Elle n’a pas de poids, pas de volume, pas de mémoire propre. La couleur y arrive sur du neuf.

Mappemonde, sculpture de Gabriel Lemaire Sicre, Le Paradis des Machines
Mappemonde. Une surface, même grande, reste une surface : pas de poids, pas de volume, pas de mémoire propre. Voir l’œuvre

C’est là que la recherche se déplace. La question cesse d’être quelle couleur poser, pour devenir sur quoi la poser. Et la réponse ne se trouve pas dans un magasin de matériel artistique.

Août 2013, le départ

Il quitte la région parisienne. Ce qu’il cherche est précis, et cela dit tout du projet : un grand bâtiment, dans le Sud.

Pas un atelier. Un bâtiment. La différence est de nature. Un atelier est un lieu où l’on produit des objets transportables. Un bâtiment est un lieu où l’on peut faire entrer des choses qui ne sortiront plus.

Il faut mesurer le risque de cette décision. Il ne part pas vers une opportunité identifiée, il part vers une contrainte de surface, avec l’idée de la remplir par quelque chose qu’il n’a pas encore trouvé.

Graulhet, et une usine vide

Il arrive à Graulhet, dans le Tarn, dans une usine de 1955 entièrement vide.

Friche industrielle d’une ancienne mégisserie à Graulhet
L’intérieur d’une ancienne mégisserie de Graulhet. Ce n’est pas une découverte fortuite : le lieu était cherché avant que l’objet ne soit trouvé.

La suite est connue, mais elle prend un autre sens si l’on a lu ce qui précède. Il n’a pas découvert les machines par hasard en visitant une friche. Il avait déjà, dans sa peinture, le geste, la couleur et le rapport au support industriel. Il lui manquait un objet à la mesure du bâtiment qu’il venait de trouver.

Les machines de mégisserie étaient là, dans une ville qui en avait employé plus de quatre mille ouvriers et qui n’en comptait plus que quelques centaines. L’histoire de Graulhet explique pourquoi elles étaient disponibles, et pourquoi personne ne les voulait.

La première pièce, et pourquoi elle est une réponse

La première est une presse de vingt tonnes, découverte sur un parking, qu’il décrit comme le plus imposant Pac-Man qu’il ait jamais vu. Elle avait échappé au ferrailleur parce que le poids du métal ne compensait pas le prix du transport vers la fonderie.

Regardez ce que cette pièce résout. Le support n’est plus neuf, il a cent ans d’usage. Il n’est plus plat, il est volume. Il n’est plus léger, il pèse vingt tonnes, et la couleur va lui retirer ce poids. Et il n’est plus anonyme : il vient d’une industrie précise, d’une ville précise, d’un métier disparu.

La peinture sur contreplaqué avait posé la question. La machine y répond.

Ce que cette chronologie change

Elle empêche de lire ce travail comme une trouvaille. Ce n’est pas quelqu’un qui a eu la bonne idée devant une machine rouillée. C’est quelqu’un qui peignait déjà de cette manière, qui a cherché pendant des mois un lieu capable d’accueillir autre chose, et qui a reconnu ce qu’il cherchait quand il l’a vu sur un parking.

La suite

Le processus complet, de la friche au socle, raconte ce qui se passe ensuite. Le glossaire des machines donne le métier d’origine de chacune. Et Le Paradis des Machines est aujourd’hui un lieu qui se visite, à Graulhet.

Une précision de méthode, enfin. Les éléments biographiques de cet article proviennent du récit de l’artiste et non de sources publiées. Nous les présentons comme tels, et un entretien enregistré permettra de les préciser.

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