On imagine volontiers le sculpteur de matière trouvée en retrait du monde, occupé de formes et de patines. Les titres de Pierre Le Caër disent le contraire. Il date une partie de son travail sur l’histoire immédiate, et il le fait depuis vingt-cinq ans.
Septembre 2001, une trilogie
Le premier exemple documenté est aussi le plus net. Après les attentats de New York du 11 septembre 2001, il réalise une trilogie. Trois pièces, en réaction directe.
Il faut mesurer ce que cela suppose chez quelqu’un qui travaille sans projet préalable. Le geste habituel est d’attendre que la matière appelle. Là, c’est l’événement qui appelle, et la matière suit.
Une chronologie par les titres
Vingt ans plus tard, la même mécanique produit une liste qui se lit comme un journal.

Les indignés, en bois et pierres, pour le mouvement de 2011. Prière pour la banlieue. Manifestation. Gilets jaunes, dans son portfolio de 2019. Une série entière née du confinement, qu’il décrit lui-même : la Covid-19 « a généré une assez longue série ». Et en 2022, Poutine ou la virilité à coups de canon.
Ajoutons Négrier, Marx Dormoy, La Mort ou le Fouet, et le tableau devient clair. Ce n’est pas un sculpteur décorateur.
Ce que le titre fait, et ce qu’il ne fait pas
Une précaution honnête s’impose ici. Les titres sont attestés, les œuvres existent, mais rien ne permet d’affirmer que la forme de la pièce illustre l’événement. Une sculpture nommée Gilets jaunes n’a pas nécessairement quoi que ce soit de figuratif.
Chez lui, le titre arrive après. Il nomme l’état d’esprit du moment où la pièce s’est faite, pas son sujet. C’est une pratique de datation autant que de désignation, et elle est plus intéressante que l’illustration : elle inscrit un atelier dans un calendrier.
Pourquoi la ferraille s’y prête
Il y a une raison matérielle à cette entrée de l’actualité dans son travail, et elle tient au matériau lui-même.

Ce qu’il assemble a déjà servi. Une tôle, une tige, une plaque, une lame de scie circulaire ont eu une vie industrielle avant d’arriver dans l’atelier. Le rebut est daté par nature. Assembler du métal mis au rebut, c’est déjà faire de l’histoire économique sans le dire.
De la même manière, la pierre qu’il ramasse n’a pas d’âge lisible, et c’est peut-être pourquoi elle joue, dans son travail, un rôle inverse : celui de la permanence.
Deux registres qui cohabitent
Le catalogue tient ensemble deux familles de titres qui n’ont apparemment rien à voir.
D’un côté les titres d’actualité et de colère : les manifestations, les guerres, les épidémies.
De l’autre des titres d’intimité et de paysage : Sérénité, Tendresse de pierres, Harmonie, Rêve de pierre, Soleil couchant, Jardin celtique, L’oiseau sur la vague.
Il y a aussi les hommages, dont Les lambeaux de désirs de Léo Ferré, et Hommage à Tristan Corbière, le poète brestois. Un sculpteur qui nomme ses pièces d’après un chanteur et un poète de sa région dit quelque chose de ses affiliations.
Comment lire un titre chez lui
Trois questions suffisent devant une pièce du catalogue.
Le titre désigne-t-il une forme, un événement ou une émotion ? Les trois familles coexistent et ne se traitent pas de la même manière.
Y a-t-il une date associée ? Quand il y en a, elle situe la pièce dans une série et non dans une carrière.
Le titre ajoute-t-il ou retire-t-il ? Chez lui, un titre d’actualité ne referme pas la lecture, il l’ouvre sur un contexte. C’est l’inverse d’un titre explicatif.
Voir les œuvres
Le catalogue complet réunit 137 pièces. Le mot qu’il emploie pour les nommer est tatemono, et sa manière de commencer, à quarante-huit ans, explique en partie cette liberté de sujet. Les pièces disponibles sont dans la boutique.