Avant après, deux machines et leurs doubles

On peut décrire pendant des pages ce que fait Gabriel Lemaire Sicre. Deux paires de photographies le disent mieux. La même machine, à deux moments de sa vie, à quelques années d’écart.

La lisseuse

Sur la première image, un bloc de fonte dans les ronces. La machine est encore debout, à l’endroit où elle a été abandonnée, et on distingue le nom du constructeur sur le bâti. Le vert de la végétation a commencé à passer par-dessus la mécanique. C’est une lisseuse, une machine de finition, celle qui aplanissait et faisait briller la fleur du cuir.

Drakkar, lisseuse peinte par Gabriel Lemaire Sicre, Le Paradis des Machines
Drakkar. La même lisseuse, une fois démontée, dégraissée et peinte : aucun élément ajouté ni retiré.

Sur la seconde, la même architecture, exactement les mêmes proportions, et plus rien de la même chose. Le bâti est devenu blanc, les organes sont bleus, rouges, jaunes, vert d’eau. La pièce s’appelle Drakkar, et le nom devient évident dès qu’on le lit : la ligne basse et longue, la rangée de dents comme des avirons, la proue.

Ce qui est frappant n’est pas la transformation, c’est ce qui n’a pas changé. Aucun élément n’a été ajouté ni retiré. C’est la même machine. Seule la couleur a déplacé la lecture.

Le palisson

La seconde paire est encore plus parlante, parce que la première photographie a été prise dans l’usine, à la place même où la machine travaillait. Sol carrelé, mur blanc, la machine posée là comme un outil de travail qu’on va rallumer demain.

Palisson à sa place d’origine dans une usine de Graulhet
Le palisson à sa place d’origine, dans l’usine, sol carrelé et mur blanc, comme un outil que l’on va rallumer demain.

Le palisson était l’outil de l’assouplissement. Dans sa forme d’origine, c’était un banc de bois massif dans lequel était encastrée une lame de fer en demi-cercle, à tranchant arrondi, sur lequel l’ouvrier tirait la peau pour la détendre. Le mot est attesté comme outil de mégissier depuis 1723.

Peinte, la machine devient Coléoptère. Les deux grandes roues deviennent des élytres, la structure devient un thorax. Là encore, rien n’a été ajouté. L’insecte était déjà dans la machine, il fallait seulement le voir.

Pourquoi la couleur suffit

Il y a une raison optique à cela. Une machine industrielle est monochrome par nécessité : fonte grise, acier, graisse noire. L’œil ne peut donc pas séparer les fonctions les unes des autres, il voit une masse.

Coléoptère, palisson peint par Gabriel Lemaire Sicre
Coléoptère. Les deux grandes roues deviennent des élytres : l’insecte était déjà dans la machine.

En posant une couleur différente sur chaque organe, l’artiste rend visible ce que l’ingénieur avait dessiné : voici le bâti, voici la transmission, voici l’organe de travail, voici le réglage. La couleur ne décore pas la machine, elle l’explique. Et en l’expliquant, elle la transforme en figure.

Ce que le rapprochement démontre

Trois choses que la description seule ne prouve pas.

Que le travail n’est pas de la sculpture au sens d’un modelage : la forme finale est celle de l’ingénieur, pas celle de l’artiste.

Que le geste artistique est un geste de lecture. Voir un drakkar dans une lisseuse et un coléoptère dans un palisson, c’est reconnaître une figure là où il y avait une fonction.

Et que la matière première disparaissait vraiment. La photographie dans les ronces n’est pas une mise en scène : c’est l’état dans lequel ces machines finissent quand personne ne les emporte.

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Le catalogue complet réunit 163 œuvres en treize chapitres. Le processus complet, de la friche au socle, est détaillé à part, et le glossaire des machines de mégisserie explique la fonction de chacune.

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