Chercher les influences d’un artiste est un exercice risqué : on projette souvent les siennes. Dans le cas de Gabriel Lemaire Sicre, le problème ne se pose pas de la même manière, parce que certaines références sont inscrites dans les titres des œuvres. Il les nomme.
Une boîte de vitesses d’après Ingres
Le titre est explicite : d’après Ingres. La pièce est une boîte de vitesses, entièrement peinte en blanc, posée sur une plate-forme à roulettes.
Ce qui se passe dans ce titre mérite d’être déplié. Ingres, c’est le dessin français par excellence, la ligne pure, le nu académique, la peau lissée jusqu’à l’irréel. Une boîte de vitesses, c’est l’inverse absolu : de la fonte, des engrenages, de l’huile.
Le blanc est ce qui les réunit. Peinte en blanc mat, la mécanique cesse d’être une mécanique et devient un plâtre, un marbre, une figure d’atelier de dessin. Le titre n’est pas une plaisanterie, c’est une indication de lecture. Et pour un artiste installé dans le Tarn, à quelques dizaines de kilomètres de Montauban où Ingres est né, la référence est aussi locale.
Une machine à coudre devenue penseuse
Deuxième référence explicite. Une machine à coudre industrielle, peinte, dont le titre convoque la penseuse, en écho au Penseur de Rodin.

Là encore le rapprochement tient à une chose précise, la posture. Une machine à coudre de cordonnerie a une tête inclinée vers l’avant, un bras replié, une masse assise. Il suffit de la regarder de profil. La sculpture était dans la machine, comme le coléoptère était dans le palisson.
Un emporte-pièce en hommage à Dalí
Troisième titre explicite. Un emporte-pièce, l’outil qui découpe les formes dans la peau, devenu hommage à Dalí.

La référence est ici moins formelle que mentale. Dalí, c’est l’objet détourné, la patte d’éléphant sur un piano, le homard sur le téléphone. Nommer Dalí, c’est revendiquer le droit de faire dire à un outil autre chose que sa fonction, et de le faire sans ironie.
Ce que contiennent ses dossiers de travail
Au-delà des titres, les dossiers de travail transmis à l’agence contiennent des images de référence conservées à côté des photographies d’œuvres. Elles n’ont pas de statut public, mais elles disent quelque chose de la manière dont il regarde.
On y trouve Robert Delaunay, et notamment son tableau Rythme de 1912. Cela ne surprend pas quand on connaît les grands disques colorés de plusieurs de ses pièces, où les roues et les poulies deviennent des cercles concentriques de couleurs franches.
On y trouve l’Égypte antique : une barque funéraire, un chat, des divinités. Le rapport est cohérent avec le chapitre du catalogue consacré à un panthéon de machines devenues dieux.
Et on y trouve, ce qui est plus inattendu, une analyse du prélude et fugue en ut mineur de Bach. Un tableau d’analyse musicale, avec ses entrées de voix et ses renversements. Pour un artiste qui a longtemps travaillé dans l’informatique et qui peint des organes mécaniques en couleurs séparées, la parenté saute aux yeux : une fugue, c’est plusieurs lignes indépendantes rendues lisibles en même temps. C’est exactement ce que fait sa peinture sur une machine.
Une précaution nécessaire
Il faut distinguer deux niveaux, et nous les distinguons.
Ingres, Rodin et Dalí sont nommés par l’artiste lui-même, dans ses titres. Ce sont des références assumées, et il n’y a aucun risque à les commenter.
Delaunay, l’Égypte et Bach sont des documents de travail. Nous les signalons comme tels, sans affirmer une influence, parce que la seule personne qui peut confirmer une influence est l’artiste. Un entretien enregistré réglerait la question, et il est souhaitable.
Ce que cette liste dit du travail
Elle dit que ce n’est pas un travail de récupération naïve. Un artiste qui garde à portée de main Ingres, Delaunay, un chat égyptien et une fugue de Bach n’improvise pas devant une machine rouillée. Il a un vocabulaire, et il l’applique.
Le catalogue complet réunit 163 œuvres en treize chapitres. La généalogie de la machine exposée comme sculpture situe ce travail dans l’histoire de l’art, et le glossaire des machines rappelle ce que chaque outil faisait avant.